Venezuela, le souvenir d'Armando
- JeanClaude Decalonne

- 4 janv.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 janv.

Les événements de ces dernières heures au Venezuela ravivent le souvenir d’Armando Cañizales.
Derrière le fracas des bombes, des déclarations politiques et des indignations à distance, il y a d’abord des visages et parmi eux, celui d’un jeune musicien tombé sous les balles alors qu’il réclamait simplement le droit de vivre dignement.
Armando Cañizales était violoniste (altiste), il avait 17 ans.
Formé dans El Sistema, il faisait partie de cette génération à qui l’on avait appris la discipline, l’écoute, la rigueur collective, la beauté partagée. Il croyait que l’on pouvait encore marcher pacifiquement, instrument sur l’épaule, mais dignité bien droite, pour dire non à la misère et à l’humiliation.

Le 3 mai 2017, il est mort, tué par les forces de sécurité lors d’une manifestation à Caracas.
Depuis, son nom hante la mémoire de nombreux musiciens, bien au-delà du Venezuela. Parce qu’Armando n’était pas un militant armé. Il n’était pas un agitateur. Il était un enfant de l’orchestre. Et sa mort dit tout de ce qu’est devenue la violence quand elle s’exerce contre ceux qui incarnent l’avenir.
Aujourd’hui, alors que le Venezuela traverse une nouvelle séquence historique, violente, confuse, polarisée, je ressens une émotion complexe. J’entends les cris contre l’ingérence. J’entends les discours géopolitiques, les indignations sélectives, les slogans répétés depuis l’Europe.
Mais j’entends surtout les voix des Vénézuéliens que je connais. Je pense à celles et ceux qui ont fui leur pays. À ceux qui ont enrichi nos orchestres, nos conservatoires, nos institutions musicales, apportant avec eux une exigence, une humanité, une force forgée dans l’adversité.
Je pense à leur inquiétude pour leurs familles quand la violence éclate en même temps, à cette joie immense, presque indicible, de savoir que Maduro n’est plus là.
Cette joie n’est pas idéologique. Elle est existentielle. Elle appartient à un peuple qui a vu ses enfants avoir faim, ses rues se remplir de manifestants affamés, ses militaires tirer à balles réelles, pendant que le pouvoir pillait ce qu’il restait. Elle appartient à ceux à qui l’on a expliqué, depuis l’étranger, qu’ils ne comprenaient pas leur propre histoire.
Je me souviens d’une scène, il y a des années, à l’ambassade du Venezuela à Paris, un 4 juillet (jour de fête nationale vénézuélienne).
Je parlais alors d’El Sistema, de José-Antonio Abreu, de ce modèle d’éducation sociale par la musique qui existait depuis 1975, et qui était pour moi le plus bel exemple d'éducation musicale de la Terre. Un certain homme politique français (un peu connu) me répondit en m'invectivant, rétorquant que ce modèle anecdotique n'était que l'un des multiples avantages apportés par la politique de Hugo Chavez... des slogans, des affirmations, des vociférations idéologiques qui ne tenaient aucun compte du fait que le modèle d'Abreu résistait depuis huit présidences différentes. Je suis allé boire un verre avec des musiciens.
Plus tard, la même voix expliquera au peuple vénézuélien qui mourrait de faim (on assistait à des pillages dans les zoos) qu’il devait rentrer chez lui, que le gouvernent faisait de son mieux pour résoudre toute cette misère.
Au milieu de tout cela, une figure ne cesse de m’accompagner : José-Antonio Abreu. Je me demande ce qu’il aurait pensé de ce moment, lui qui avait compris que la vraie richesse de son pays n’était pas le pétrole, mais les enfants.
Lui qui savait parler à tous les pouvoirs sans jamais se confondre avec aucun, lui qui avait fait survivre son œuvre à tous les régimes parce qu’elle ne servait pas un camp, mais une génération.
Le pétrole a été un fléau pour le peuple vénézuélien. La musique, elle, fut une respiration.

Armando Cañizales en était l’incarnation tragique. Un enfant élevé par l’orchestre, brisé par la violence politique.
Alors oui, je suis inquiet face à la brutalité de l’Histoire. Oui, je refuse les récits simplistes, les indignations à géométrie variable, les leçons données de loin. Mais je reste convaincu d’une chose : ce sont les enfants qu’il faut protéger. Ce sont les lieux d’écoute et d'expression artistique qu’il faut bâtir. Ce sont les orchestres qu’il faut défendre.
Parce que lorsque tout s’effondre, il reste parfois une seule certitude :
la dignité d’un peuple commence par ce qu’il offre à ses enfants.
JeanClaude Decalonne





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