L’art contre la misère
- JeanClaude Decalonne

- il y a 2 jours
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Il y a plus d’un siècle et demi, Victor Hugo se levait à la tribune de l’Assemblée Nationale pour prononcer un discours qui demeure l’un des plus grands appels humanistes de notre histoire. Il disait :
« Je ne suis pas de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde. La souffrance est une loi divine. Mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère. »
Quelle phrase. Quelle clarté. Quelle exigence morale.

Hugo ne parlait pas en poète rêveur. Il parlait en homme lucide, en citoyen qui regardait la réalité en face. Il savait que la condition humaine comporte des épreuves. Mais il refusait l’idée que la misère soit une fatalité. La misère n’est pas une loi de la nature. Elle est le résultat de nos choix collectifs, de nos renoncements, parfois de notre indifférence.
Depuis, les discours se sont succédé. Les promesses aussi.
Avant son élection, Emmanuel Macron affirmait qu’en quelques mois plus personne ne dormirait dans la rue. La promesse était forte. Elle résonnait comme un engagement moral. Pourtant, les années ont passé, et les trottoirs de nos villes continuent d’accueillir ceux que la société a laissés tomber.
Cette promesse n’est pas la seule. D’autres avant lui ont promis de combattre la pauvreté, d’éradiquer l’exclusion, de défendre les plus fragiles. Mais trop souvent, une fois le pouvoir acquis, les paroles se dissipent dans le brouillard des priorités politiques, des calculs et des compromis.
Pourquoi les responsables politiques entendent-ils si mal ceux qui souffrent ? Pourquoi la voix de ceux qui alertent reste-t-elle si faible à leurs oreilles ?
Les artistes, les écrivains, les poètes, les penseurs ont toujours été les sentinelles de l’humanité. Ils disent ce que les chiffres ne montrent pas. Ils révèlent ce que les statistiques dissimulent. Ils donnent un visage, une dignité, une histoire à ceux que la société ne voit plus.
Mais aujourd’hui, ces voix portent peu. Elles circulent dans les livres, dans les salles de spectacle, dans quelques espaces de liberté, sans parvenir vraiment à atteindre la conscience de celles et ceux qui détiennent le pouvoir. Et pendant ce temps, un autre scandale persiste, plus silencieux encore.
L’accès à l’art. Comment avons-nous pu accepter que l’art, cette force qui élève l’esprit, qui construit l’intelligence sensible, qui apprend à écouter l’autre, soit réservé à ceux qui ont les moyens ? Comment avons-nous pu tolérer que des millions d’enfants grandissent sans jamais toucher un instrument, sans jamais chanter dans un chœur, sans danser, sans peindre, sans jamais découvrir la joie profonde de créer et de partager la beauté ?
L’art n’est pas un luxe. Il est une nécessité humaine. Il transforme les êtres. Il révèle les talents. Il ouvre les consciences. Il apprend le respect, l’écoute, la coopération. Il donne à chaque enfant la certitude qu’il a une place dans le monde.
Refuser l’accès à l’art aux enfants des milieux défavorisés, ou, plus largement aujourd'hui des familles modestes, c’est leur refuser une part essentielle de leur humanité. C’est entretenir une injustice aussi profonde que silencieuse.
Victor Hugo avait raison. La souffrance ne disparaîtra jamais totalement de la condition humaine. Mais la misère, l’abandon, l’exclusion, l’injustice culturelle, tout cela peut être combattu. Encore faut-il le vouloir. Encore faut-il écouter ceux qui parlent au nom de l’humain, les artistes, les éducateurs, les poètes, les humanistes. Encore faut-il entendre les enfants.
Car une société qui prive les plus fragiles de beauté, de culture et de musique n’est pas seulement injuste. Elle s’appauvrit elle-même. Et le jour où nous comprendrons enfin que chaque enfant est porteur d’une richesse extraordinaire, alors peut-être commencerons-nous, réellement, à détruire la misère.
JeanClaude Decalonne






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