Ce que nous faisons payer à nos enfants

Le prix du renoncement
Depuis plusieurs décennies, une question revient inlassablement lorsqu’il est proposé de développer les pratiques artistiques : combien cela coûtera-t-il ? Combien faudra-t-il investir pour acheter des instruments, former des enseignants, créer des orchestres, ouvrir davantage d’ateliers ? Cette question paraît légitime. Pourtant, elle en masque une autre, infiniment plus importante : combien nous coûte aujourd’hui le fait de ne pas l’avoir fait ?
Nous avons progressivement relégué les pratiques artistiques au rang d’activités complémentaires, agréables lorsqu’il reste un peu de temps ou un peu d’argent, mais rarement considérées comme un pilier de l’éducation. La musique, le théâtre, la danse, les arts plastiques ont été regardés comme des disciplines périphériques, alors même que nous savons aujourd’hui qu’elles participent au développement de compétences essentielles : l’attention, la mémoire, la persévérance, la coopération, la confiance en soi, la maîtrise des émotions ou encore le plaisir d’apprendre.
Les résultats des études PISA viennent régulièrement nous rappeler que quelque chose se dégrade. La compréhension de l’écrit recule, les performances en mathématiques s’érodent, les inégalités scolaires demeurent préoccupantes. Bien entendu, personne ne peut sérieusement prétendre que la musique, à elle seule, résoudrait ces difficultés. En revanche, un nombre aujourd’hui considérable de travaux scientifiques montre que la pratique instrumentale régulière favorise le développement de fonctions essentielles aux apprentissages : l’attention, la mémoire, les fonctions exécutives, la concentration, la maîtrise des émotions, la persévérance ou encore les compétences sociales. Les neurosciences ne font finalement que confirmer ce que des générations d’enseignants, de musiciens et d’éducateurs observent depuis longtemps : lorsqu’un enfant s’engage durablement dans une pratique artistique exigeante, il ne développe pas seulement des compétences musicales, il construit des capacités qui irriguent l’ensemble de son développement.
Le coût de cet abandon dépasse largement les résultats scolaires. Il se mesure dans les talents qui ne se révèlent jamais, dans les enfants qui grandissent sans avoir connu la fierté d’accomplir quelque chose de difficile, dans ceux qui finissent par croire qu’ils ne sont “pas faits pour réussir“. Il se retrouve dans le décrochage scolaire, dans le manque de confiance, dans l’isolement, dans toutes ces richesses humaines qui se dissipent sans que personne ne les comptabilise. Nous savons évaluer le prix d’un bâtiment ou d’une infrastructure. Nous sommes beaucoup moins capables d’évaluer celui d’un potentiel humain qui ne s’épanouira jamais.

Depuis plus de vingt-cinq ans, j’ai eu le privilège d’observer des milliers d’enfants entrer dans un orchestre. Je les ai vus arriver timides, parfois découragés, parfois convaincus qu’ils n’avaient rien de particulier à offrir. Quelques mois plus tard, les mêmes montaient sur scène, jouaient devant un public, s’écoutaient mutuellement, se dépassaient et découvraient une fierté qui rayonnait bien au-delà de la musique. Ce que ces enfants apprenaient n’était pas seulement à jouer d’un instrument. Ils apprenaient à croire en eux.
C’est pourquoi je suis convaincu que nous nous trompons de débat. La question n’est plus de savoir si nous pouvons nous permettre d’investir dans les pratiques artistiques. La véritable question est de savoir combien de temps encore nous accepterons de payer le prix de leur absence. Ce renoncement n’apparaît dans aucune ligne budgétaire. Il se lit, année après année, dans les difficultés scolaires, dans les fractures sociales et dans toutes ces enfances qui n’auront jamais rencontré la passion capable de les révéler.
Les arts ne constituent pas une dépense supplémentaire. Ils sont, au contraire, l’un des investissements les plus rentables qu’une société puisse faire. Non seulement parce qu’ils développent des compétences utiles à tous les apprentissages, mais surtout parce qu’ils permettent à un enfant de découvrir ce qu’aucun bulletin scolaire ne pourra jamais mesurer : la joie de se sentir capable, utile et profondément vivant.
JeanClaude Decalonne Fondateur de TUTTI Passeurs d'Arts
Les enfants ne seront enfants qu’une seule fois. Aidons-les aujourd’hui







Entierrement de votre avis, Beavo