La passion ne se saupoudre pas

Il y a quelques jours, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt un article publié par La Vie des idées intitulé « La musique fait-elle de bons élèves ? ». https://laviedesidees.fr/La-musique-fait-elle-de-bons-eleves
Les auteurs s’interrogent sur une question qui revient régulièrement : les pratiques musicales améliorent-elles les résultats scolaires ? Leur conclusion est prudente. Les dispositifs qu’ils ont étudiés ne permettraient pas de mettre en évidence d’effets significatifs sur les apprentissages.
Je comprends cette conclusion, mais je crois profondément qu’elle répond à la mauvaise question. Avant de demander si la musique transforme les enfants, il faudrait peut-être se demander quelle musique nous leur proposons réellement.
Depuis près de trente ans, j’ai consacré ma vie à créer des orchestres d’enfants. J’ai initié en France les premières classes orchestres, avant de participer à la naissance du mouvement des Orchestres à l'école. Très vite, une évidence s’est imposée à moi : la passion ne se saupoudre pas.
Pendant des années, j’ai défendu une règle simple. Trois heures de pratique hebdomadaire au minimum. Une heure en petits groupes. Deux heures en orchestre, et surtout, un instrument qui accompagne chaque enfant jusque chez lui.
Pourquoi cette exigence ? Parce que la musique ne s’arrête pas à la porte de l’école. Lorsqu’un enfant rentre chez lui avec son instrument, quelque chose change. Les frères et sœurs regardent. Les parents écoutent. Les voisins entendent. La musique entre dans la famille.
Elle crée une fierté, elle ouvre un dialogue, donne envie de progresser.
Ce n’est plus seulement un cours. C’est une aventure.
Lorsque les moyens diminuent, lorsque l’on retire les instruments, lorsque le temps de pratique se réduit à une heure et demie par semaine, la passion disparaît peu à peu, et avec elle disparaît cette formidable énergie qui pousse un enfant à se dépasser.
Je l’ai vu, je l'ai vécu, j’ai vu des projets extraordinaires s’appauvrir parce qu’ils avaient perdu leur intensité et j’ai vu des enfants qui auraient pu s’enflammer finir par s’éteindre.
En 2006, ma découverte d’El Sistema, au Venezuela, a confirmé ce que j’avais pressenti. Là-bas, j’ai compris que ce n’était pas seulement la musique qui transformait les enfants. C’était l’intensité de la pratique.

Lorsqu’un enfant vit plusieurs heures par semaine dans un orchestre exigeant, bienveillant, ambitieux, il se produit quelque chose de difficile à mesurer avec une simple évaluation de mathématiques.
L’enfant prend confiance. Il apprend à écouter, à attendre, à travailler. à aider les autres. il apprend à persévérer, à être fier de lui.
Il ressent cette émotion extraordinaire qui naît lorsqu’une centaine d’enfants respirent ensemble pour faire naître une œuvre.
Comment mesurer cela avec une dictée ? Comment enfermer cette transformation dans un tableau statistique ?
Je respecte profondément le travail des chercheurs, mais je me permets une question. Les dispositifs étudiés étaient-ils suffisamment ambitieux pour produire une véritable transformation ? On ne peut pas conclure à l’inefficacité d’une pratique lorsque celle-ci n’a jamais bénéficié des conditions nécessaires à son plein développement.
Personne n’imaginerait juger l’efficacité du sport en proposant une demi-heure d’activité par semaine. Pourquoi accepterions-nous ce raisonnement pour les arts ?
Aujourd’hui, les résultats de l’enquête PISA nous rappellent l’ampleur du défi éducatif auquel notre pays est confronté. Nous cherchons des solutions partout. Nous réformons les programmes. Nous modifions les méthodes. Nous ajoutons des évaluations.
Et si nous regardions enfin ce qui fait naître le désir d’apprendre ? C’est bien là le cœur du sujet.
On n’apprend durablement que ce que l’on a envie d’apprendre et rien ne donne davantage envie qu’une Passion. Je ne prétends pas que la musique résoudra tous les problèmes de l'école, mais je dis simplement que nous n’avons plus le droit de nous contenter de demi-mesures.
Nous avons besoin d’une révolution artistique. Pas pour quelques privilégiés. Pas pour quelques établissements. Pour tous les enfants.

Un enfant qui découvre qu’il est capable de jouer au sein d’un grand orchestre découvre souvent, au même moment, qu’il est capable de beaucoup plus que ce qu’il imaginait.
Cette découverte-là peut changer une vie. JeanClaude Decalonne
Les enfants ne seront enfants qu’une seule fois. Aidons-les aujourd’hui







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