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Jamais aussi connectés, jamais aussi seuls

7 oct.
4 min de lecture

Pourquoi la solitude est-elle devenue l’une des plus grandes urgences de notre époque ?

Il y a quelques jours, j’écoutais une émission de France Inter consacrée à la solitude. Le sujet s’ouvrait, comme il le fait souvent, sur les personnes âgées. Comment ne pas être bouleversé par ces femmes et ces hommes qui ont connu une vie pleine de rencontres, de travail, de responsabilités, parfois même de reconnaissance, et qui voient peu à peu le téléphone cesser de sonner ? Ceux qui étaient entourés deviennent invisibles. Les conversations s’espacent, les visites aussi, jusqu’à ce qu’une vie entière semble se refermer dans un silence que personne n’entend plus.


Puis l’émission a changé de direction. Et soudain, le sujet est devenu infiniment plus inquiétant. Les intervenants ne parlaient plus des derniers chapitres de l’existence, mais de son commencement. Ils parlaient de nos enfants.


Ce qui semblait n’être, il y a quelques années encore, qu’un malaise diffus prend aujourd’hui les allures d’une véritable catastrophe de santé publique. Les chiffres s’accumulent, les rapports se succèdent, les diagnostics deviennent chaque année plus alarmants. L’anxiété progresse, les épisodes dépressifs se multiplient, le sentiment d’isolement gagne du terrain. Une génération entière grandit avec une souffrance que nous peinons encore à mesurer.


Comment en sommes-nous arrivés là ?

Jamais l’humanité n’a disposé d’outils de communication aussi extraordinaires. En quelques secondes, un adolescent peut échanger avec l’autre bout du monde, partager des images, envoyer des vidéos, participer à plusieurs conversations simultanément. Nous avons réussi à abolir les distances, à connecter la planète entière, à rendre la parole instantanée.

Et pourtant, jamais les jeunes ne se sont sentis aussi seuls.


Ce paradoxe devrait nous obséder. Nous avons perfectionné les moyens de communiquer sans toujours nous interroger sur notre capacité à nous rencontrer réellement. Les écrans rapprochent les appareils, mais ils ne rapprochent pas nécessairement les êtres. Ils donnent parfois l’illusion de la proximité alors qu’ils installent, insidieusement, une autre forme de distance.


Je ne fais pas partie de ceux qui condamnent les écrans. Ils sont devenus des outils formidables, indispensables même. La question n’est pas celle de leur existence, mais de la place qu’ils occupent dans nos vies lorsqu’ils remplacent peu à peu les expériences qui construisent un être humain.


Un écran ne peut offrir ni une épaule, ni un éclat de rire partagé, ni un regard qui rassure, ni cette émotion si particulière qui naît lorsqu’un groupe d’enfants découvre qu’il est capable de réussir quelque chose ensemble. Il ne remplacera jamais la chaleur d’une présence, l’énergie d’un projet commun, le bonheur d’appartenir à une aventure collective.


Depuis des années, les spécialistes nous alertent. Les chiffres s’accumulent, les rapports se succèdent, les diagnostics deviennent toujours plus précis. Nous savons de mieux en mieux décrire le mal. En revanche, nous parlons étonnamment peu des remèdes.


C’est cette contradiction qui me trouble profondément. À une époque où la santé mentale des jeunes devient l’une des plus grandes préoccupations de notre société, comment expliquer que les projets capables de recréer du lien soient encore considérés comme accessoires ? Comment accepter qu’il soit si difficile de faire naître des lieux où les enfants puissent vivre une aventure enthousiasmante, exigeante et profondément humaine ?


Depuis plus de vingt-cinq ans, j’ai vu défiler beaucoup d'enfants timides, des enfants en colère, des enfants enfermés dans leurs peurs, d’autres convaincus qu’ils n’avaient aucun talent. Je les ai vus se transformer. Pas parce que la musique aurait un pouvoir magique, mais parce qu’elle oblige à regarder l’autre, à l’écouter, à lui faire confiance. Elle apprend que l’on peut être soi-même sans jamais cesser d’appartenir au groupe.


Dans un orchestre, personne ne vous demande combien vous gagnez. Personne ne s’intéresse à la marque de vos vêtements ou au nombre de personnes qui vous suivent sur les réseaux sociaux. On t’écoute, on t’attend, on a besoin de toi. Et, presque sans t’en rendre compte, tu découvres que toi aussi, tu as besoin des autres.


L'incroyable pouvoir de l'orchestre

C’est sans doute cela, le véritable miracle de l’orchestre. Il ne lutte pas contre la solitude en en parlant. Il la fait reculer parce qu’il la remplace. Les répétitions deviennent des rendez-vous que l’on attend avec impatience. Les difficultés se traversent ensemble. Les progrès de chacun deviennent une joie collective. Peu à peu, un enfant cesse de chercher sa place : il la trouve.


Voilà pourquoi je m’interroge. Comment pouvons-nous continuer à considérer ces projets comme des dépenses secondaires alors que nous décrivons partout une véritable épidémie de solitude ? Comment expliquer que l’on investisse tant d’énergie à réparer les conséquences, tout en hésitant encore à développer ce qui pourrait en prévenir les causes ?


Je rêve que chaque ville possède un lieu où les enfants puissent se retrouver après l’école pour jouer, chanter, peindre, créer, apprendre, rire, grandir ensemble. Un lieu où l’on découvre que l’on vaut davantage que son image, que ses performances ou que le nombre de messages reçus dans la journée. Un lieu où chacun comprend qu’il est attendu, qu’il est utile, qu’il peut apporter quelque chose aux autres.


Peut-être est-ce cela, finalement, le plus beau service que nous puissions rendre à la jeunesse.

L’aider à retrouver le goût des autres.

Dans un orchestre, on n’est jamais seul.


JeanClaude Decalonne Fondateur de TUTTI Passeurs d'Arts



Les enfants ne seront enfants qu’une seule fois. Aidons-les aujourd’hui


 
 
 

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