Ils étaient venus faire de la musique

Quand une société s’en prend à ceux qui pourraient la réconcilier avec elle-même.
Je suis triste. Infiniment triste. Et profondément révolté.
Les immenses rassemblements du 17 octobre à Paris ont exprimé bien des colères. Celles de citoyens qui ne parviennent plus à vivre dignement, de jeunes qui voient leur avenir se rétrécir, d’enseignants, de familles, de femmes et d’hommes qui ne supportent plus de voir se dégrader les institutions censées protéger, éduquer et accompagner notre société.
Il y avait de l’exaspération, bien sûr. Comment pourrait-il en être autrement ?
Une envie de solidarité
Il y avait aussi autre chose. Quelque chose de beaucoup plus précieux et dont, j’en ai peur, nous ne garderons pas suffisamment le souvenir.
Il y avait une immense envie de solidarité. Une aspiration à se retrouver, à partager, à faire entendre ensemble une voix qui ne soit ni celle de la haine ni celle de la violence.
Il y avait cette conviction que des milliers de personnes rassemblées pacifiquement peuvent encore faire évoluer le monde.
Et puis, il y avait la musique. Des centaines de musiciens et de choristes réunis dans un même élan fraternel. Des femmes et des hommes qui avaient choisi leurs instruments et leurs voix pour exprimer ce que les mots, parfois, ne parviennent plus à dire.
Ils n’étaient pas venus casser. Ils étaient venus construire.
Construire un moment de fraternité, faire entendre leur espérance, rappeler qu’une société peut encore se retrouver autour de ce qui l’unit.
Et c’est au cœur de ce rassemblement musical que, selon les témoignages qui me sont parvenus, des grenades lacrymogènes ont été lancées.
Je voudrais comprendre.
Je voudrais comprendre comment une telle chose a pu se produire.
Comment peut-on en arriver à disperser par la force des personnes qui ont précisément choisi la musique pour exprimer leur refus de la violence ?
Quelles circonstances peuvent justifier que des musiciens et des choristes réunis pacifiquement se retrouvent ainsi exposés ?
Une chose me bouleverse déjà : l’image de ces instruments, de ces voix, de cette volonté de fraternité interrompue par les lacrymogènes.
Ce que nous retiendrons. Et ce que nous oublierons.
Je sais déjà quelles images risquent de rester dans les mémoires. Les vitrines brisées, les magasins dévastés, les bâtiments publics endommagés. Les affrontements.
Ces violences sont inacceptables. Elles doivent être condamnées sans ambiguïté, mais pourquoi faudrait-il qu’elles effacent tout le reste ? Pourquoi les actes destructeurs de quelques-uns devraient-ils faire disparaître l’engagement pacifique de tous ceux qui étaient venus exprimer leurs inquiétudes, leurs convictions et leurs espoirs ?
Pourquoi faudrait-il que nous oubliions les chants, les sourires, les mains tendues, les solidarités spontanées ?
Une manifestation ne se résume pas à ce que certains ont détruit. Elle raconte aussi ce que tant d’autres espéraient construire et ce samedi-là, des jeunes avaient choisi de construire quelque chose de beau.
Nous avons besoin de cette jeunesse. Beaucoup plus qu’elle n’a besoin de nos leçons.
Depuis des décennies, je rencontre des enfants, des adolescents, des jeunes adultes auxquels la musique a permis de découvrir une autre manière d’exister.
J’ai vu des enfants que l’on disait difficiles devenir attentifs aux autres. J’ai vu des jeunes que l’on croyait incapables de discipline apprendre à écouter, à respecter, à partager des responsabilités.
J’ai vu des différences sociales, culturelles, religieuses s’effacer devant une partition commune. Je sais ce que peut produire un orchestre. Je sais ce que représente un chœur et je sais surtout que ces jeunes possèdent quelque chose dont notre société manque cruellement : la capacité de faire ensemble ce qu’aucun d’entre eux ne pourrait accomplir seul.
Un orchestre est une extraordinaire école de démocratie.
Personne ne peut y imposer durablement sa voix sans écouter celle des autres. Personne ne peut réussir en écrasant son voisin. Chacun doit trouver sa place, accepter les différences, apprendre à construire avec elles.
Ce n’est pas une utopie. C’est une réalité que des milliers d’enfants vivent chaque jour.
Et lorsque des centaines de jeunes musiciens se rassemblent au milieu d’une manifestation pour faire entendre cette fraternité, nous devrions mesurer la chance que cela représente. Nous devrions les regarder avec admiration. Les écouter, les protéger, certainement pas les considérer comme une menace.
Il y a plus de vingt ans, j’imaginais déjà leur révolte.

En écrivant Les Révoltés d’Afterbug, un spectacle dont les musiques sont signées par Marc et Franck Steckar, j’avais imaginé une histoire située en 2030.
Après une catastrophe ayant presque détruit l’humanité, des jeunes survivants refusaient de laisser les puissants reconstruire le monde selon les mêmes principes qui avaient conduit au désastre.
Ils refusaient l’exploitation, la domination de l’argent, le mépris de la planète et les ambitions de ceux qui prétendaient décider de leur avenir.
Ils étaient révoltés, mais ils voulaient aussi aimer, créer, chanter, partager.
Le spectacle commençait par une chanson intitulée « Exister pour sauver le monde ».
Et il s’achevait sur l’espoir d’un autre monde, porté par la musique.
Je relis aujourd’hui ce texte avec une étrange émotion.
Nous sommes en 2026. L’année 2030, que j’avais choisie comme horizon de cette fiction, est désormais toute proche. Je ne prétends évidemment pas avoir annoncé l’avenir. Mais je retrouve, dans les colères de la jeunesse actuelle, bien des inquiétudes que j’avais voulu exprimer à travers ces personnages.
Et surtout, je retrouve cette conviction : la révolte d’une jeunesse n’est pas nécessairement une menace pour la société. Elle peut être l’expression de son immense désir de la rendre meilleure. Encore faut-il accepter de l’entendre.
À force de ne pas écouter nos enfants, que sommes-nous en train de préparer ? Je voudrais que ceux qui exercent des responsabilités publiques comprennent enfin une chose. Nous n’avons pas seulement le devoir de transmettre aux générations futures un monde habitable. Nous avons aussi celui de leur permettre de devenir des êtres humains capables de le préserver, de le transformer, de le rendre plus juste.
Cela suppose de faire confiance à la jeunesse
De leur donner accès à l’éducation, à la culture, aux arts, à toutes ces expériences collectives qui apprennent à vivre ensemble.
Cela suppose surtout de ne pas répondre systématiquement à leurs inquiétudes par le mépris, l’indifférence ou la force.
Je ne suis pas naïf. Je sais que la violence existe, qu’elle peut surgir dans les rassemblements les plus pacifiques et que les forces de l’ordre ont aussi la responsabilité de protéger les personnes, mais je refuse que nous finissions par considérer comme banal que des jeunes venus chanter leur espérance puissent se retrouver au milieu des gaz lacrymogènes.
Ce qui me révolte aujourd’hui, ce n’est pas seulement ce qui est arrivé à ces musiciens. C’est notre incapacité collective à mesurer ce qu’ils représentent pour notre avenir. Ces jeunes qui jouent ensemble, qui chantent ensemble, qui manifestent pacifiquement leur désir d’un monde meilleur, sont peut-être précisément ceux dont nous aurons le plus besoin demain.
Il serait temps de le comprendre, avant que leurs instruments ne se taisent.
JeanClaude Decalonne - Fondateur de TUTTI Passeurs d'Arts
Les enfants ne seront enfants qu’une seule fois. Aidons-les aujourd’hui







Un texte puissant montrant ce que les forces de l’argent peuvent entrainer comme désastre que la démocratie et les libertés se réduisent