Urgence ! Ils ne seront enfants qu’une fois
- JeanClaude Decalonne

- 7 juil.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 juil.

Pendant que nous débattons, ils grandissent. Pendant que nous hiérarchisons nos priorités, ils grandissent. Pendant que nous décidons qu’il existe toujours un sujet plus grave, plus pressant, plus urgent, ils grandissent encore... et ils ne seront enfants qu’une fois.
Aujourd’hui, il suffit de prononcer le mot “urgence“ pour que chacun comprenne que l'on parle d'une seule chose : le climat.
Et comment nier cette urgence ? Les canicules frappent, les températures grimpent, les équilibres naturels vacillent. Il faut anticiper, adapter nos villes, protéger les plus fragiles. Personne de sensé ne peut détourner le regard.
Mais depuis quand une urgence doit-elle effacer toutes les autres ?
Car pendant que nous parlons du climat, avec raison, des enfants grandissent loin de tout ce qui pourrait ouvrir leur horizon. Loin de l’art. Loin de la musique. Loin des lieux où l’on apprend à créer, à comprendre, à s’émerveiller. Loin de ces projets collectifs qui apprennent à écouter l’autre, à trouver sa place, à découvrir que l’on peut réussir quelque chose de beau.
Pour les plus démunis, l’accès à l’art reste d’une affligeante médiocrité.
Nous avons pourtant multiplié les discours, les rapports, les déclarations d’intention. Nous affirmons que la culture est essentielle, que chaque enfant possède des talents, que l’égalité des chances constitue une priorité. Puis nous regardons ailleurs. Car il y a plus urgent. Toujours plus urgent.
Le climat, bien sûr. La sécurité. Les finances. Les travaux. Les crises qui surgissent, les unes après les autres, et occupent tout l’espace. Alors l’enfance attend. Elle attend depuis longtemps.
Ce qui me frappe, c’est l’étrange hiérarchie que nous avons installée entre nos urgences. Comme si évoquer la nécessité d’offrir aux enfants un accès plus large à l’art pouvait retarder la lutte contre le réchauffement climatique. Comme si créer un orchestre, ouvrir un lieu de rencontre, faire entrer des artistes dans un quartier ou permettre à des enfants de vivre un grand projet collectif risquait de faire grimper d’un dixième de degré la température d’une région. Bien sûr que non.
Croire en la jeunesse ne nuit à aucune autre urgence.
Encourager un enfant ne réchauffe pas la planète. Lui apprendre à jouer avec les autres ne ralentit aucun plan d’adaptation climatique.
Lui permettre de découvrir la beauté, l’exigence, la joie de réussir et la fierté d’être attendu quelque part ne menace rien. Bien au contraire.
Depuis toujours, des femmes et des hommes savent que l’éducation peut arracher à la misère, à l’exclusion et parfois à la violence. Ils savent qu’un enfant qui découvre qu’il est capable de quelque chose ne regarde plus tout à fait le monde de la même manière. Ils savent qu’un projet collectif peut redonner une place à celui qui croyait n’en avoir aucune. Ils savent qu’avant de demander à la jeunesse de construire l’avenir, il faudrait peut-être commencer par lui donner des raisons d’y croire.
Cette intelligence là ne peut que servir toutes les autres causes. Car de qui aurons-nous besoin pour affronter les bouleversements qui viennent ? De jeunes gens résignés, isolés, persuadés que le monde se construit sans eux ? Ou d’une génération instruite, curieuse, créative, capable de coopérer, de penser, d’inventer et de prendre soin des autres ?
Nous parlons beaucoup du monde que nous laisserons à nos enfants. Nous parlons moins des enfants que nous laisserons au monde. Et pourtant, chaque jour compte.
Chaque jour où nous renonçons à créer des lieux de rencontre, de connaissance et de joie artistique est un jour perdu. Chaque année où des enfants restent à l’écart de ce qui pourrait révéler leur force est une occasion gâchée.

Chaque fois qu’un responsable public explique qu’il existe des sujets plus urgents, il prend le risque de découvrir, quelques années plus tard, que l’urgence qu’il n’a pas voulu voir a grandi.
Les enfants d’aujourd’hui nous demanderont peut-être un jour ce que nous avons fait pour le climat. Ils auront raison.
Mais certains nous demanderont aussi : « Qu’avez-vous fait pour nous, pendant que nous étions enfants ? Qu’avez-vous fait lorsque nous avions besoin d’un lieu où aller ? D’adultes qui croient en nous ? D’un projet assez beau pour nous donner envie de nous lever le matin ? D’une occasion de découvrir que nous étions capables de bien plus que ce que notre naissance, notre quartier ou notre pauvreté semblaient avoir décidé pour nous ? »
Que leur répondrons-nous ? Que nous avions d’autres urgences ?
Le climat menace l’avenir de nos enfants. Nous devons agir. Mais l’abandon éducatif, culturel et social abîme déjà leur présent, et chaque journée perdue ne reviendra jamais.
Alors oui, adaptons nos villes. Protégeons les plus fragiles des canicules. Plantons, isolons, transformons, anticipons, mais cessons de nous servir d’une urgence pour justifier notre indifférence aux autres.
Ouvrir un lieu pour les enfants. Faire naître un orchestre. Créer un projet qui rassemble. Offrir l’accès à la connaissance, à l’art, à la beauté. Permettre à un jeune de retrouver confiance en lui et dans les autres. Rien de cela n’empêchera la planète de respirer.
Croire en notre jeunesse est peut-être, au fond, la plus grande de toutes les urgences.
JeanClaude Decalonne






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