Et si nos fondamentaux n’étaient pas les bons ?
- JeanClaude Decalonne
- il y a 12 heures
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“Lire, écrire, compter“
Depuis des années, cette formule est brandie comme un étendard. Comme si l’avenir de nos enfants pouvait tenir en trois verbes. Comme si l’éducation pouvait se résumer à quelques compétences essentielles que l’on mesurerait à coups de statistiques, d’évaluations et de classements.
Pourtant, malgré cette obsession des fondamentaux, la France continue de compter plusieurs millions d’adultes en situation d’illettrisme ou de grande difficulté face à l’écrit.
Alors une question mérite d’être posée : Et si nos fondamentaux n’étaient pas les bons ? Cette interrogation me poursuit depuis plus de trente ans.
En 1992, je me rends au Japon. Je suis alors passionné par les instruments à vent et je visite plusieurs manufactures. Depuis longtemps, un phénomène m’intrigue. Dans les conservatoires français, les étudiants japonais sont nombreux et leur niveau musical est souvent remarquable.
Comment un pays qui n’a véritablement découvert la musique occidentale qu’après la Seconde Guerre mondiale a-t-il pu atteindre un tel niveau ? Je souhaite visiter les conservatoires japonais. On me répond alors quelque chose qui me surprend :
« Les conservatoires ? Il n’y en a pas. La musique s’apprend à l’école. » Cette phrase suffit à éveiller ma curiosité. Je visite alors plusieurs établissements scolaires. Je n’oublierai jamais le premier. Une classe de CE2. Des enfants de huit ans m’accueillent en jouant « Frère Jacques » à trois voix. Je reste immobile. Sidéré. Ému.
À cet âge, beaucoup de nos enfants découvrent à peine les premières notions musicales. Eux chantent naturellement en polyphonie.
Je m’entretiens ensuite avec leur institutrice. Je lui demande quels sont les fondamentaux de l’éducation japonaise.

Sa réponse est immédiate. « La musique, la danse, la peinture et la poésie. » Je la regarde, persuadé d’avoir mal compris.
Elle poursuit :
« Ce sont les fondements sur lesquels nous construisons tout le reste. »
Ce jour-là, quelque chose s’est déplacé dans ma façon de regarder l’éducation. Car ces disciplines ne sont pas des activités périphériques. Elles apprennent à écouter, à observer, à ressentir, à persévérer. À mémoriser, à travailler ensemble, à développer l’attention, à exprimer ses émotions... à prendre confiance.
Autrement dit, elles construisent l’être humain qui sera ensuite capable d’apprendre. Pendant que nous cherchons parfois à remplir les têtes, eux commencent par former les personnes.
Il m’a fallu des années pour mesurer toute la portée de cette découverte. Des années pour comprendre que l’art ne doit pas seulement être une récompense accordée lorsque les “vraies matières” sont terminées.
L’art est une condition de réussite. Une condition d’épanouissement. Une condition d’humanité.
Quelques années plus tard, fort de cette conviction, je créais la première classe orchestre en France. Celle-ci donnera naissance au mouvement des orchestres à l’école.

Dans un orchestre, des enfants que l’on croyait démotivés deviennent assidus. Des élèves jugés défaillants révèlent des talents insoupçonnés. Des jeunes qui peinaient à trouver leur place découvrent et montrent qu’ils sont indispensables au groupe.
L’orchestre ne sélectionne pas. Il révèle.
Et lorsque l’on voit cela se reproduire des centaines de fois, dans des quartiers populaires, dans des écoles rurales, dans des collèges réputés difficiles, iI devient impossible de nier que la musique, la danse, la peinture et la poésie ne sont pas seulement des disciplines artistiques, mais aussi de puissants outils de construction humaine.
Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est notre difficulté collective à regarder les réussites qui existent ailleurs. Nous passons notre temps à réformer, à corriger, à ajuster. à débattre. Mais nous observons trop rarement les systèmes qui fonctionnent.
Le Japon n’est pas le seul exemple.
Dans plusieurs pays, les pratiques artistiques sont présentes quotidiennement dans le parcours des enfants, et les taux d’illettrisme y sont extrêmement faibles. Dans certains pays, on semble avoir compris que les arts ne sont pas une activité périphérique réservée aux moments où l’on aurait terminé les choses sérieuses.

Ils participent pleinement à la construction de l’enfant car avant d’apprendre, un enfant doit avoir envie. Avant de comprendre, il doit savoir écouter. Avant de persévérer, il doit avoir confiance en lui. Avant de trouver sa place dans la société, il doit découvrir qu’il a une place.
La musique, la danse, la peinture et la poésie contribuent chaque jour à construire ces fondations invisibles sur lesquelles reposent tous les autres apprentissages. Peut-être est-ce là l’une des clés que nous avons encore du mal à regarder en face.
Bien au contraire. Les arts préparent le terrain sur lequel les autres apprentissages peuvent grandir. Alors oui, il faut apprendre à lire. Oui, il faut apprendre à écrire. Oui, il faut apprendre à compter. Mais avant cela, ou plutôt en même temps, il faut apprendre à écouter, à créer, à rêver, à ressentir, à coopérer et à s’émerveiller.
Car un enfant n’est pas un cerveau que l’on remplit. Les enfants n’attendent pas que nous inventions une nouvelle réforme. Ils attendent que nous leur offrions les conditions qui leur permettront de grandir, d’apprendre et de s’épanouir.
Partout où les arts occupent une place centrale, les résultats sont là. Partout où l’on fait confiance à l’intelligence sensible des enfants, ils progressent.
Combien de générations faudra-t-il encore sacrifier avant que nous acceptions enfin de regarder ce qui fonctionne ? JeanClaude Decalonne, Président de TUTTI Passeurs d'Arts


