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Comment peut-on écrire une telle œuvre ?


Je viens de revoir le final de la Symphonie n°2 « Résurrection » de Gustav Mahler, dans cette répétition extraordinaire de l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles dirigé par Gustavo Dudamel.

Je ne regarde pas seulement le chef. Je regarde les musiciens. Je regarde les choristes. Leurs regards, leurs respirations, leurs silences. Ils savent. Ils savent qu’ils sont en train de vivre un instant exceptionnel. Une répétition, dit-on. Comme si ce mot pouvait encore avoir un sens lorsque des êtres humains sont ainsi réunis autour d’une œuvre qui semble dépasser tout ce que l’homme est capable de concevoir.


Au-delà de la musique

Il existe des œuvres que l’on admire. D’autres que l’on aime. Mais il en est quelques-unes qui nous obligent à nous taire. Elles ne cherchent plus à séduire, elles nous élèvent. Elles nous prennent par la main et nous emmènent là où les mots n’ont plus prise. Pendant quelques minutes, les inquiétudes disparaissent, les certitudes vacillent, et l’on sent confusément qu’il existe quelque chose de plus grand que nous.

Comment un homme a-t-il pu écrire cela ? Comment Gustav Mahler a-t-il trouvé, quelque part en lui, une musique capable de parler avec une telle justesse à des femmes et des hommes qui ne naîtront que cent ans plus tard ? Certains y verront le génie. D’autres la grâce. D’autres encore la preuve qu’il existe, au cœur de l’humanité, une source de beauté qui nous dépasse infiniment.


Comment peut-on priver un enfant d’une telle rencontre ?

Comment une société peut-elle accepter que des millions d’enfants grandissent sans jamais approcher une œuvre capable de bouleverser leur regard sur le monde ? Comment peut-on considérer l’éducation artistique comme une dépense secondaire, un luxe, une variable d’ajustement budgétaire, alors qu’elle est peut-être l’un des plus puissants moyens de construire des êtres humains sensibles, libres et profondément vivants ?

Nous nous inquiétons de la violence, du repli sur soi, de la perte de sens. Mais combien d’enfants n’auront jamais l’occasion de sentir ce que ressent un orchestre lorsqu’il fait naître une telle lumière ?


Voilà pourquoi il faut se battre

La culture n’est pas un supplément d’âme réservé à quelques privilégiés. Elle est une nourriture essentielle. Certaines œuvres nous rendent plus intelligents. D’autres nous rendent meilleurs. Et quelques-unes, plus rares encore, nous transforment.

La Résurrection de Mahler appartient à cette dernière catégorie.


Alors, chaque fois que j’entends dire que la musique n’est qu’un divertissement, je pense à ces visages illuminés, à ces musiciens suspendus à chaque mesure, à ces choristes qui semblent oublier jusqu’à leur propre existence pour servir quelque chose de plus grand qu’eux.

Et je me dis que le véritable devoir de notre époque n’est pas seulement de conserver de telles œuvres. Il est de faire en sorte que chaque enfant, où qu’il naisse, puisse un jour les rencontrer.

Une vie peut basculer en quelques minutes, parce qu’un enfant qui découvre la beauté ne regarde plus jamais le monde de la même manière.


JeanClaude Decalonne

Fondateur des orchestres TUTTI Passeurs d'Arts


 
 
 

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