top of page
Rechercher

Edgar Morin nous a quittés.




Comme beaucoup, je mesure difficilement ce que représente la disparition d’un homme qui aura consacré plus d’un siècle à tenter de comprendre le monde sans jamais céder aux simplifications abusives.

J’ai eu la chance d’être invité à deux reprises à l’ESSEC par Laurent Bibard (chercheur, Docteur en philosophie, socio économie) dans le cadre de la Chaire de la Complexité Edgar Morin. Je me souviens avoir commencé mon intervention par une forme de désaccord.

Le mot « complexité » me paraissait presque contradictoire avec ce que j’observe depuis des décennies dans les orchestres. L'orchestre, contrairement aux apparences, n’est pas une machine complexe. C’est au contraire un extraordinaire outil de simplification des relations humaines.

Pour le démontrer, j’étais venu avec une quinzaine d’instruments à vent, trompettes, trombones et tubas, que j’ai distribués au public. Aucun participant n’était musicien. Quelques minutes plus tard, chacun avait appris à respirer, à souffler, à produire un son. Puis à écouter son voisin. Puis à écouter le groupe.

Et soudain, des chercheurs, des philosophes, des économistes, des dirigeants, des étudiants qui n’avaient jamais tenu un instrument se retrouvaient à jouer ensemble « Mirza », dans une explosion de rires et de bonne humeur. Un orchestre instantané venait de naître.

Avec le recul, je me demande si je n’avais pas tort de m’opposer au mot complexité, car ce que j’observais ce jour-là rejoignait précisément l’une des grandes intuitions d’Edgar Morin : comprendre qu’un ensemble humain est toujours davantage que la somme de ses parties.

L’orchestre est une merveilleuse démonstration de cette pensée.

Chaque musicien y conserve son identité propre. Pourtant, quelque chose de nouveau apparaît lorsqu’il joue avec les autres. Une intelligence collective émerge. Une œuvre commune devient possible.

Edgar Morin n’a cessé de nous inviter à relier plutôt qu’à séparer. Relier les savoirs, les générations, les cultures. Relier l’individu et le collectif. Relier la raison et la sensibilité.

N’est-ce pas précisément ce que fait l’art lorsqu’il est partagé ? Depuis toujours, je suis convaincu que les pratiques artistiques collectives constituent l’un des plus puissants outils de cohésion sociale dont nous disposions. Elles nous apprennent à écouter avant de répondre, à construire plutôt qu’à opposer, à faire ensemble sans nous ressembler.

À une époque où le débat public se fragmente, où les certitudes s’affrontent et où les fractures semblent se multiplier, la pensée d’Edgar Morin apparaît plus précieuse que jamais. Elle nous rappelle que la réalité est faite de liens, que l’humanité est une aventure commune et que la culture n’est pas un supplément d’âme mais une nécessité pour comprendre notre condition humaine.

Je garderai le souvenir reconnaissant de ces moments passés sous l’inspiration de sa pensée, et je continuerai à croire, comme lui, que les plus belles réponses aux défis de notre temps se trouvent souvent dans notre capacité à relier les êtres plutôt qu’à les opposer.


Merci, Edgar Morin. Merci pour ce siècle de lucidité, d’humanisme et d’espérance.

JeanClaude Decalonne Président de TUTTI Passeurs d'Arts

 
 
 

Commentaires


bottom of page