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L’éducation artistique pour tous : un renoncement politique

Pendant des décennies, nous avons répété que chaque enfant avait droit à la culture. Nous avons multiplié les discours sur l’égalité des chances, sur l’émancipation, sur la nécessité de former des citoyens libres, curieux, capables de penser par eux-mêmes. Personne ne s’oppose à ces principes. Ils sont devenus des évidences. Les ministres les rappellent, les collectivités les affichent, les programmes les revendiquent. Pourtant, derrière cette unanimité de façade, une question demeure : si nous y croyons réellement, pourquoi l’accès à une véritable éducation artistique reste-t-il l’exception plutôt que la règle ?

J’ai compris un jour que les discours ne suffisaient pas. À l’époque où je développais les orchestres à l’école, j’affirmais une idée simple : chaque école, chaque collège de France devrait pouvoir proposer au moins un orchestre. Pas un orchestre par classe. Un orchestre par établissement. Un lieu où les enfants qui n’auraient jamais franchi la porte d’un conservatoire pourraient découvrir la musique, apprendre à écouter les autres, à se dépasser, à trouver enfin une place dans un collectif. Je ne défendais pas une activité de loisirs. Je défendais, et je défends toujours, l’un des plus puissants outils d’éducation que l’humanité ait inventés.

On me répondit avec enthousiasme : “Nous allons créer cent projets par an !“ Beaucoup auraient applaudi. Moi, j’ai pris une calculatrice.

La France compte près de cinquante-cinq mille écoles et collèges. À raison de cent nouveaux orchestres par an, il faudrait environ cinq cent cinquante ans pour que chacun d’entre eux puisse en bénéficier.

Cinq siècles et demi. Et encore, à la condition absurde qu’aucun projet ne disparaisse entre-temps, qu’aucune équipe ne se décourage, qu’aucune subvention ne soit supprimée, qu’aucun changement politique ne vienne interrompre cette progression.


À partir de ce moment-là, une évidence s’est imposée à moi. Lorsqu’une politique publique demande plusieurs siècles pour atteindre son objectif, ce n’est plus une politique publique. C’est une manière élégante de renoncer tout en donnant l’impression d’agir.

Pendant ce temps, une autre réalité avance à une vitesse vertigineuse. Des entreprises parmi les plus puissantes du monde consacrent des moyens immenses pour comprendre les mécanismes de notre attention, perfectionner leurs algorithmes, prolonger le temps passé devant les écrans, fidéliser toujours davantage leurs utilisateurs. Leur réussite économique dépend précisément de cette capacité à retenir notre regard quelques minutes de plus, puis quelques heures de plus, jusqu’à faire de cette captation une habitude quotidienne.

Face à cette puissance industrielle, que proposons-nous aux enfants ? Quelques centaines de projets remarquables, portés par des enseignants admirables, des associations passionnées, des artistes généreux, des collectivités engagées. Oui, ces projets existent. Oui, ils changent des vies. J’en suis le témoin jour après jour. Mais ils restent des îlots minuscules dans un océan.

Voilà le véritable scandale. Nous ne manquons ni d’idées, ni de pédagogues, ni d’artistes capables de transmettre une passion. Nous savons comment révéler des talents, restaurer la confiance, transformer le regard qu’un enfant porte sur lui-même. Nous savons comment faire reculer la violence, l’isolement, le décrochage scolaire. Nous savons même que ces expériences produisent des effets durables sur les apprentissages, les comportements et la construction de la personnalité. Ce qui manque n’est donc plus la connaissance. Ce qui manque, c’est la volonté de rendre ces expériences réellement accessibles à tous.


Un enfant passionné devient difficile à manipuler. Il découvre qu’il peut créer plutôt que consommer, construire plutôt que subir, coopérer plutôt que s’isoler. Il apprend la patience, l’effort, l’écoute, la beauté. Il cesse progressivement de chercher dans la stimulation permanente ce qu’il trouve désormais dans une aventure humaine. Voilà pourquoi l’art est si précieux. Non parce qu’il occupe les enfants, mais parce qu’il les libère.

Je refuse que l’on considère ces expériences comme des exceptions destinées à illustrer quelques rapports ou à embellir quelques discours. Elles devraient constituer le cœur même de notre projet éducatif. Une République qui prétend croire en l’égalité des chances ne peut accepter que l’accès à l’art dépende du quartier où l’on est né, de la rencontre improbable avec un enseignant passionné ou de la ténacité d’une association locale.

Pour autant, je refuse aussi le découragement. Attendre que tout vienne d’en haut serait une erreur. L’histoire montre que les grandes transformations naissent souvent d’initiatives locales qui finissent par changer le regard de toute une société. Chaque commune peut décider de soutenir un orchestre. Chaque école peut ouvrir un atelier artistique ambitieux. Chaque association peut créer un foyer de culture. Chaque musicien, chaque danseur, chaque comédien, chaque peintre peut transmettre une passion. Chaque entreprise peut choisir de financer un projet plutôt qu’une simple opération de communication. Chaque citoyen peut contribuer à bâtir ces lieux où les enfants découvrent enfin ce dont ils sont capables.


Nous n’avons pas besoin d’attendre cinq siècles. Nous avons besoin de milliers de femmes et d’hommes qui décident, dès aujourd’hui, que l’art n’est pas un luxe mais une nécessité. Que la culture n’est pas une récompense réservée à quelques-uns, mais un droit fondamental. Que l’on ne protège pas une jeunesse en lui demandant simplement de réduire son temps d’écran. On la protège en lui offrant quelque chose de plus fort, de plus beau, de plus exigeant, de plus enthousiasmant.

Les foyers de résistance existent déjà. Ils sont dans les écoles, les quartiers, les villages, les associations, les conservatoires, les salles des fêtes, partout où des adultes choisissent de transmettre plutôt que de consommer. C’est là que se joue une part de notre avenir. Pas seulement l’avenir de la culture. L’avenir de notre démocratie.

Car une société ne révèle jamais ses véritables priorités dans ses discours. Elle les révèle dans ce qu’elle rend réellement accessible à chacun de ses enfants.

JeanClaude Decalonne



 
 
 

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Invité
24 juil.
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Quand chacun fera sa part, ce monde ira

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