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Culture : aider la France à devenir ce qu’elle prétend être.

Dernière mise à jour : 18 juil.

Joan Trumpauer, militante blanche engagée dès sa jeunesse dans la lutte américaine pour les droits civiques, résumait son combat par cette phrase : « J’essaie d’aider l’Amérique à devenir ce qu’elle prétend être. »

Cette phrase ressemble tellement au combat des Passeurs d’Arts. Nous voulons, nous aussi, avec toute notre force, aider la France à devenir ce qu’elle prétend être.

Un pays où l’art et la culture appartiendraient réellement à tous. Un pays où la naissance, le quartier, les revenus ou les habitudes familiales ne décideraient pas du droit d’un enfant à rencontrer la musique, le théâtre, la danse, la peinture ou toute autre forme de création.

Car la France se raconte comme une grande nation culturelle. Elle célèbre ses écrivains, ses peintres, ses compositeurs, ses acteurs, ses cinéastes. Elle expose ses musées, ses théâtres, ses opéras, ses monuments et ses festivals comme les preuves éclatantes d’une identité forgée par les arts.

Elle se proclame même porteuse d’une “exception culturelle“. À force de le répéter, elle a fini par le croire.

Nous aurions fait de la culture un bien commun. Nous serions le pays où l’art est protégé, transmis, partagé. Le pays où chacun pourrait accéder à la beauté, à la création et aux grandes œuvres de l’humanité. C’est le récit. La réalité est tout autre.

Des millions d’enfants grandissent sans jamais pratiquer un art dans des conditions dignes de ce nom. Ils ne tiennent pas un instrument entre leurs mains. Ils ne chantent pas dans un chœur. Ils ne jouent pas dans un orchestre. Ils ne fréquentent ni atelier, ni théâtre, ni lieu de création. Ils restent à distance de tout ce qui pourrait révéler leur sensibilité, leur intelligence, leur imagination et leur capacité à construire avec les autres.

Leur exclusion ne provoque aucun scandale national. Elle semble presque naturelle.

Selon le quartier où ils naissent, les revenus de leur famille, les habitudes culturelles de leurs parents ou la volonté des élus locaux, certains enfants grandiront entourés d’art. D’autres n’en approcheront jamais.

Nous appelons cela l’égalité républicaine. Il faut donc avoir le courage de poser un diagnostic. On ne réussit pas à se soigner lorsque l’on refuse d’admettre que l’on est malade. Or notre première maladie est précisément notre incapacité à voir la situation telle qu’elle est.

La France ne manque pas de culture. Elle manque de lucidité sur la manière dont elle la partage.

Elle protège ses œuvres, mais pas le droit de chaque enfant à en rencontrer la force. Elle entretient ses grandes institutions, mais laisse des territoires entiers sans pratique artistique ambitieuse, régulière et accessible. Elle célèbre les artistes déjà reconnus, mais se préoccupe peu des enfants qui ne découvriront jamais qu’ils auraient pu créer, interpréter, inventer et émouvoir.

Le problème n’est pas que la France ait renoncé à la culture. Le problème est qu’elle croit l’avoir déjà offerte à tous.


C’est ici que l’expression “exception culturelle“ devient une escroquerie de la pensée. Non parce qu’il serait inutile de défendre les œuvres et la création contre les seules lois du marché. Cette ambition reste légitime.

L’escroquerie commence lorsque cette expression sert à entretenir l’image flatteuse d’un pays où l’art et la culture seraient réellement ouverts à chacun. Ils ne le sont pas.

Nos chefs-d’œuvre appartiennent juridiquement à tous. Mais leur fréquentation, leur compréhension et, plus encore, la possibilité de pratiquer soi-même restent profondément inégalitaires.

Posséder le Louvre ne fait pas de chaque enfant un héritier de l’art et financer un opéra ne donne pas à chacun la possibilité de chanter.

Célébrer la Fête de la musique ne permet pas à tous d’apprendre un instrument.

Organiser une intervention ponctuelle dans une école ne construit pas une pratique artistique.

Nous avons confondu l’existence d’une offre culturelle avec son accessibilité réelle. Nous avons confondu la proximité d’un équipement avec la possibilité de s’en emparer. Nous avons confondu quelques heures de sensibilisation avec les années de pratique nécessaires pour qu’un enfant grandisse au contact de l’art.

Puisque nous refusons de reconnaître cette différence, il faut prononcer les mots clairement :

La France ment à ses enfants.

Elle leur dit que la culture appartient à tous, alors qu’elle reste largement réservée à ceux qui possèdent les bons codes, vivent au bon endroit ou sont nés dans la bonne famille.

Elle leur dit qu’ils sont égaux, puis accepte que leur naissance décide de leur proximité avec l’art.

Elle leur dit que chacun porte en lui des talents, mais ne crée pas les conditions permettant de les découvrir. Dans beaucoup d’endroits, ce que l’on présente comme une éducation artistique n’est qu’un saupoudrage : quelques heures dispersées, une intervention sans lendemain, une découverte trop brève pour faire naître un désir, construire une relation ou permettre à un enfant de se sentir capable.

On ne passionne pas un enfant en lui laissant à peine le temps d’entrer dans l’art avant de refermer la porte.

La pratique artistique demande du temps, de la régularité, de l’exigence, une présence humaine durable. Elle suppose que l’enfant puisse essayer, recommencer, progresser, douter, réussir et trouver sa place dans un collectif.

Le saupoudrage donne bonne conscience aux adultes. Il ne transforme pas la vie des enfants.

Elle parle d’émancipation tout en maintenant la pratique artistique au rang de loisir facultatif, fragile, souvent payant et toujours sacrifiable.

Ce mensonge n’est pas sans conséquence.

Priver un enfant d’une pratique artistique, ce n’est pas seulement lui retirer une activité agréable. C’est lui refuser l’une des voies les plus puissantes pour prendre confiance, apprendre l’exigence, maîtriser ses émotions, écouter les autres, persévérer et trouver sa place dans un collectif.

Lorsqu’un enfant entre dans un orchestre, il ne découvre pas seulement la musique. Il découvre qu’il est nécessaire. Sa note compte. Son absence s’entend. Son travail permet au groupe de progresser. Il comprend que l’exigence ne l’écrase pas, mais l’élève. Il découvre qu’il peut produire quelque chose de beau avec des enfants dont il ne partageait ni l’histoire, ni les habitudes, ni parfois la langue.

Voilà pourquoi l’art ne peut plus être considéré comme un luxe éducatif.

Il est l’un des fondements de la construction d’un enfant et, à ce titre, il touche au cœur même du projet républicain.

La République affirme vouloir former des citoyens autonomes, sensibles, responsables, capables de vivre et d’agir ensemble. Comment peut-elle poursuivre cette ambition tout en laissant la pratique artistique dépendre du hasard des territoires et des familles ?

L’accès régulier à un art doit devenir l’un des piliers de l’enfance.

Pas une animation. Pas une récompense. Pas une opération exceptionnelle destinée à produire quelques photographies et un discours satisfait.

Une pratique réelle, suivie, exigeante, collective, gratuite pour les familles qui ne peuvent la financer et ouverte à chaque enfant sans sélection sociale.

Il ne s’agit pas de former une nation de musiciens, de comédiens ou de danseurs professionnels. Il s’agit de former des êtres humains auxquels on n’aura pas interdit de découvrir une part essentielle d’eux-mêmes.

Une nation ne devient pas culturelle parce qu’elle conserve les œuvres du passé. Elle le devient lorsqu’elle permet à tous ses enfants de rencontrer ces œuvres, de les comprendre, de les interpréter et d’en créer de nouvelles.

Nous pouvons continuer à nous féliciter de notre exception culturelle. Nous pouvons célébrer nos institutions, distribuer des distinctions et inaugurer de nouveaux équipements. Nous pouvons poursuivre longtemps ce récit rassurant, mais aucun malade ne guérit en admirant son reflet. Il guérit lorsqu’il accepte enfin le diagnostic et décide de se soigner.

Nous ne demandons pas à la France de renoncer à ce qu’elle prétend être.

Nous lui demandons d’avoir le courage de regarder ce qu’elle est devenue, de reconnaître ceux qu’elle laisse sur le bord du chemin et de faire enfin de l’accès des enfants à la pratique artistique un droit réel.

Alors seulement, nous pourrons parler d’exception culturelle sans mentir.

Alors seulement, nous commencerons à aider la France à devenir ce qu’elle prétend être.

JeanClaude Decalonne

TUTTI Passeurs d'Arts




 
 
 

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